Argentiera

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Le destin des Sardes ressemble un peu à l’histoire des mines d’Argentiera: il ne leur appartient jamais vraiment.

Argentiera, l’Argentière. Un cul de sac au bout d’une petite route en serpentins qui vient frôler la Méditerranée, grimpe dans les collines et revient à la mer pour s’arrêter au centre même des anciens bâtiments et installations de la mine.

Triste spectacle. Des centaines de maisons basses, toutes abandonnées, portes béantes, volets fermés ou arrachés. Murs usés de soleil, où s’accrochent encore quelques affiches jaunies du Parti Communiste. Enchevêtrement de croisillons, bois, acier, d’un atelier tout en hauteur, qui a dû servir à trier le minerai et où, désormais, s’affrontent et se disputent courants d’air et chauves-souris.

Trou béant, entrée de la mine. Rails disjoints sur lesquels couraient les wagonnets. Toits de tuiles rouges dont l’armature a faibli au point que la couverture s’est disjointe, plongeant complètement dans la maison là où la structure était la plus faible, retenues encore, comme les cartes d’un jeu jeté sur une table, là où la poutre a résisté.

Le travail de la mine était dur, harassant, monotone. Dangereux pour la santé. Un mélange de plomb, d’argent et de poussière. Les poumons, les bronches, les fosses nasales et les yeux devaient en prendre un sacré coup, mais enfin c’était un travail. Et du travail, en Sardaigne, ça ne se trouvait pas sous le pas d’un cheval.

La mine a fermé en 1963. Il y avait alors plus de mille personnes à l’Argentière. Il en reste cent vingt, tous des vieux, tout juste parvenus à l’âge de la retraite lorsque la fermeture a été annoncée.

– Depuis, je n’ai pas célébré un seul baptême, un mariage et à peine quelques funérailles. Mais où voulez- vous que j’aille ? C’est ici, chez moi.

L’homme porte avec peine ses trois quarts de siècle et se nomme Don Meloni. Il est le chapelain de l’Argentière. Son église qui domine les installations. Par un large escalier, on plonge droit sur la calanque au bord de laquelle travaillaient les mineurs. La grande porte de bois ne s’ouvre plus depuis bien longtemps et Don Meloni vit en reclus dans la petite pièce sombre, jamais aérée, qui jouxte l’abside et tient lieu de cure, avec ses livres, ses souvenirs et quelques bouteilles que lui apportent parfois ses ultimes paroissiens,

Pourtant, l’Argentière a tout un passé, toute une histoire. Elle fut exploitée par les Romains, puis par les Pisans. Au XIXè siecle, Honoré de Balzac, qui espérait pouvoir ne plus écrire au seul rythme de ses énormes besoins pécuniaires, avait entendu parler de l’Argentière de la bouche d’un commerçant génois. Il avait embarqué pour Ajaccio et, poursuivant à bord d’un bateau de pêcheurs de corail, avait posé le pied à Alghero après une longue et éprouvante quarantaine dans la rade du port.

Sautant sur un cheval, Balzac était venu d’un seul galop à l’Argentière, croisant au passage des indigènes qu’il décrit comme « sauvages et presque nus », pour s’assurer de la réalité du gisement. C’est ensuite seulement que,  faisant auprès des autorités locales la demande d’une concession, il apprit qu’une société de Marseille s’était déjà arrogé ces droits. On ne revit jamais Balzac en Sardaigne et il n’écrivit jamais plus rien-sur ce voyage éclair.

Pourtant, l’idée était bonne et l’exploitation intensive de l’Argentière reprit à l’époque Mussolini, culminant dans les années de guerre s’achever piteusement en 1963. Le filon avait alors été quasiment épuisé et, de toute manière, les cours mondiaux incitèrent les propriétaires de la mine, une filiale de la Pennaroya, à chercher meilleure fortune sous d’autres cieux.

Du, haut de son église, Don Meloni assiste aujourd’hui, sceptique, à un regain d’activité. Un groupe touristique a racheté l’Argentière et ses ruines, on construit une place, on trace des rues, on restaure des maisons. Si tout va bien, des centaines de touristes se bousculeront bientôt, en été, pour passer des vacances insolites dans ce décor digne d’un western spaghetti. Le lieu est enchanteur avec cette montagne qui plonge dans la mer, cette petite plage calme, cette calanque où brillent, derniers reflets d’argent, les vaguelettes du soir.

Sauront-ils, ces vacanciers venus d’ailleurs, qu’ils dorment sous des toits construits par des familles sardes, qu’ils s’ébattent  dans des lieux où d’autres joies, d’autres espoirs, d’autres échecs et d’autres drames les ont précédés ?

 

Juillet 1980

 

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