Securitate et Révolution

 

Drôles de mineurs

Le 13 juin 1990, Ion Iliescu intervient à la télévision roumaine et réclame l’aide des mineurs pour mettre fin aux désordres de la rue et à l’occupation de la Place de l’Université par les étudiants. Le président roumain montre un visage défait, affolé, comme si son régime ou même sa vie étaient en danger. Or, les manifestations de rue ne sont pas plus menaçantes que les jours précédents et les occupants de la place, poignée d’étudiants, ne font que réclamer ce qu’ils réclament depuis plusieurs mois, la fin du communisme.

La peur de Ion Iliescu vient d’ailleurs. Au moment o il demande aux mineurs de Jiu de venir « défendre la démocratie », il sait que les mineurs, solidement encadrés par les agents de la Securitate, sont déjà dans les trains qui les amèneront à Bucarest. Et ce n’est pas lui qui en a donné l’ordre. L’intervention télévisée d’Iliescu n’est donc destinée qu’à avaliser un fait accompli et à faire savoir au véritable pouvoir occulte de la Roumanie, la Securitate, qu’il ne s’opposera pas à cette action musclée. Si le président roumain n’avait pas agi ainsi, il aurait sans doute été lui-même balayé par la Securitate, que n’effrayait pas trop l’idée d’un nouveau coup d’état.

Securitate éternelle

Toutes le dictatures disposent de leur Securitate. Directement liée au pouvoir dans les anciens régimes communistes indifférents à l’opinion publique intérieure comme extérieure; indirectement liée à des gouvernements pseudo-démocratiques en Amérique du Sud, Afrique (Tontons macoutes, etc.). La particularité roumaine, c’est que la Securitate a survécu au grand remue-ménage de l’Europe de l’Est, à la différence de ce qui s’est passé dans les pays voisins tels que la Tchécoslovaquie ou l’Allemagne de l’Est.

Formée à l’école soviétique, la Securitate roumaine est entrée en action dès la fin de la guerre et a pris ses quartiers officiels avec l’avènement du communisme. Sécrétée par le Parti, elle est rapidement devenue maîtresse des cartes, par la faute du Parti. En effet, celui-ci se méfiait de tout et de tous, jusque dans ses propres rangs. Les grands procès publics (Patrascanu en Roumanie, Slansky en Tchécoslovaquie, etc.) ayant fait long feu, c’est la Securitate qui a été chargée de maintenir, par l’intimidation, la violence ou la compromission, 1″‘ordre » et la terreur que ne prévoyait évidemment pas la constitution,

Ceausescu n’a pas créé la Securitate: il l’a trouvée en accédant au pouvoir, et il ne s’y serait pas maintenu s’il ne lui avait donné toutes garanties. Voir à cet égard le livre de Pacepa.

Plus que ses homologues des pays communistes voisins, Ceausescu  a eu besoin de la Securitate pour développer une surveillance de l’individu à nulle autre pareille, pour organiser des coups de main à l’étranger, pour maintenir et accentuer la prééminence de son clan familial sur l’appareil du parti. Plus son pouvoir dépendait de la Securitate, plus il était prisonnier d’elle. D’où les privilèges exorbitants qu’il lui allouait pour se concilier ses bonnes grâces.

Mais la Securitate ne pouvait pas maintenir éternellement en selle un despote honni, dont une révolution populaire entraînée par la situation économique désastreuse et encouragée par les changeaments rapides du camp soviétique, aurait pu renverser le régime, instaurer la démocratie… supprimer la Securitate et juger ses agents et espions.

La « Révolution »

La Révolution de décembre était-elle populaire et spontanée. Ceux qui y ont participé en sont, aujourd’hui encore, persuadés. A Iliescu, ils ne reprochant que de la leur avoir, ensuite, confisquée à son profit. Mais ce n’est que la partie visible d’un grand mystère.

La Securitate savait que la chute rapide de Ceausescu était, à l’heure où le reste de l’Europe de l’Est s’ouvrait à la démocratie, nécessaire et urgente. Elle aurait pu le renverser par un coup d’état ou le faire assassiner. Mais elle se serait dévoilée et la double pression, populaire et internationale, aurait rapidement fait chanceler son pouvoir. Il lui fallait donc susciter une véritable révolution populaire, ou organiser la réussite rapide d’une révolte naissante, pour mieux en canaliser les effets.

Le 21 décembre, lorsque Ceausescu s’adresse à la foule rassemblée, des cris hostiles jaillissent du public. L’assistance est truffée d’agents de la Securitate. Aucun n’intervient. En fait, les premiers slogans sont lancés par les agents eux-mêmes et repris par une partie de l’assistance. Mieux: la télévision transmet la manifestation et tout le pays peut entendre clairement les phrases de manifestants perdus au milieu de la foule, que la caméra n’identifie pas. En réalité, une bande magnétique sur laquelle ont été préalablement enregistrés des slogans hostiles est diffusée en surimpression. Sur la place, de crainte d’une répression brutale, de nombreuses personnes tentent de quitter les lieux. A la périphérie de la manifestation, des hommes en civil les incitent à retourner manifester et leur affirment qu’il n’y a aucun danger. Ces hommes agissent au vu et au su d’agents en uniforme qui n’interviennent pas. Surprenant.

Après l’ultime discours de Ceausescu, les affrontements reprennent à Timisoara, où ont eu lieu les premières émeutes, et gagnent Bucarest. Il y a de nombreux morts mais c’est l’armée qui tire. Des agents de la Securitate passent effectivement en voiture à proximité des foules rassemblées et tirent à la mitraillette par les vitres baissées, mais ces actions font peu ou pas de victimes- Mise en scène.

Combats dans les souterrains proches de la télévision: ont-ils réellement eu lieu et les éventuelles victimes ont-elles été identifiées comme appartenant à la Securitate. Ce qui est sûr, c’est que les intellectuels dissidents ont pu entrer à la télévision par la grande porte, dès le début, alors que la Télévision était, comme dans toutes les dictatures, un lieu spécialement protégé par la Securitate.

Chasse aux « terroristes »: l’armée, finalement ralliée aux révolutionnaires, fait la chasse aux terroristes qui, embusqués sur les toits, ripostent. Au risque de sa vie, la population vient prêter main forte aux militaires. Les repères de la Securitate, tel le dernier étage de l’hôtel Athénée, sont criblés de balles et prennent feu. La bataille fait rage pendant plusieurs heures. Pourtant, le lendemain, il sera impossible d’identifier un seul impact de balle sur la chaussée, là où se trouvaient militaires et civils sur lesquels tiraient les terroristes. Tout cela n’était, de la part des agents de la Securitate, que mise en scène destinée à permettre, sans attirer une quelconque suspicion, la destruction par le feu des archives stockées dans ces lieux, connus du public et donc vulnérables. Accessoirement, cette mise en scène fournissait à la télévision d’excellentes images, largement diffusées à l’étranger et en Roumanie.

La télévision. Parlons-en, justement. Quant au rôle ambigu des journalistes « maison » prêtant main-forte aux insurgés (alors que nombre d’entre eux appartenaient à la Securitate ou avaient été mis en place par elle), on peut se poser des questions. Mais l’âme humaine réserve tant de surprises. La technique, elle, n’a pas d’états d’âme. Or, techniquement, il eût été facile aux agents de la Securitate de mettre hors service les paraboles permettant, via satellite, les liaisons avec l’étranger. Et plus facile encore de détruire, à Bucarest en province, les nombreux relais nécessaires à la diffusion, dans ce pays souvent montagneux, des programmes de télévision. Or, aucun relais n’a été empêché de fonctionner et, ainsi, c’est la population de tout le pays qui, par petit écran interposé, a eu l’impression de faire la révolution…

Mais alors, direz-vous, cela prouve seulement que la Securitate s’est abstenue de combattre la Révolution, pas qu’elle l’a mise en scène. Objection votre honneur. Le 24 décembre, le Comité du Front se présente à la télévision. Le 25, la continue de tirer du haut des toits et les nouveaux responsables, affirmant que ces terroristes menacent la révolution populaire, leur lancent un ultimatum. Le soir même, après le procès que l’on sait, Ceausescu est exécuté. « Parce que sa survie encourageait les terroristes à poursuivre les combats pour tenter de le libérer », dit la télévision. Parce qu’il en savait trop sur le passé des nouveaux dirigeants, dit la presse étrangère. Ne serait-ce pas plutôt parce qu’il connaissait la nature exacte du coup d’état (il le laisse entendre dans son « interrogatoire ») ainsi que l’identité des tireurs de ficelles, et que ses révélations lors d’un procès auraient pu déclencher une révolte populaire, authentique celle-là ?

Les élections

La Roumanie est exsangue. La Securitate, qui connaît la pauvreté du peuple, ne tient pas à devoir la partager un jour. Il faut donc que l’état ait de quoi payer ses salaires et ses privilèges. La manne ne peut venir que de l’étranger mais l’aide étrangère n’affluera que si le pays donne les apparences – sinon les garanties – de la démocratie. Il faut donc des élections. Et il faut les gagner.

Lors de la révolution, plusieurs hommes « providentiels » (Manescu, etc.) ont joué les étoiles filantes, avant et après la constitution du Front. Pourquoi est-ce Iliescu qui s’est finalement imposé ? Parce qu’il est intelligent et qu’il a le goût du pouvoir. Pourquoi la Securitate l’a-t-elle laissé s’imposer ? Parce qu’elle sait beaucoup de choses sur lui et parce qu’Iliescu, formé à l’école du communisme, a peur de la rue. Il aura donc besoin d’une force expérimentée pour se protéger d’elle, la manipuler et, au besoin, la terroriser. La Securitate a encore de beaux jours devant elle.

Bien manipulés, les électeurs choisiront Iliescu, qu’ils aiment, plutôt que la vieille droite décatie qu’ils méprisent ou la jeunesse contestataire, que la Securitate se chargera, par des provocations successives, de faire apparaître comme un ramassis dangereux de drogués et d’homosexuels vendus à l’étranger et trafiquant avec les Tsiganes, que hait la majorité silencieuse.

Mais il ne faudrait pas que les électeurs craignent de voir réapparaître la Securitate, honnie, dans les bagages d’Iliescu. Entre la révolution et les élections, la Securitate se fait discrète. Les petits agents n’écoutent plus les conversations téléphoniques, n’ouvrent plus les lettres. Mais ils continent d’aller à leur travail et, après une suspension de quelques semaines, de toucher leur salaire, largement supérieur à la moyenne. Les appartements précédemment occupés par des sécuristes connus accueillent de nouveaux locataires, Sécuristes connus ailleurs mais inconnus ici. Simple permutation. Dans la rue, les contestataires s’agitent.

On s’en occupera après les élections, me confie triomphant un cadre moyen de la Securitate.

Les élections se déroulent comme on sait, avec le résultat que l’on sait. Peu de fraude, en vérité. La manipulation a parfaitement joué. La télévision, truffée d’anciens et de nouveaux sécuristes, n’y a pas été pour rien et, dans les campagnes, il fallait vraiment ne pas craindre la bastonnade de casseurs inconnus pour oser créer une section d’un parti d’opposition…

Iliescu et le parlement sont élus pour deux ans. Si, comme la Securitate est en droit de l’espérer, ils mettent au point une constitution pas trop libérale, ils pourront rester. Sinon, il sera toujours temps de les renverser ou, mieux, de les discréditer…

Ecoutes et surveillances

Les petits fonctionnaires de la Securitate en avaient assez de se tourner les pouces et, de plus, ils craignaient que leur inactivité ne fasse la preuve de leur inutilité.

Au lendemain des élections, ils ont été rassurés. Les écoutes téléphoniques ont repris (faciles à repérer quand on appelle de France et qu’on dispose d’un compteur de taxes, elles touchent les intellectuels, les anciens dignitaires et tous ceux qui ont, ne serait-ce qu’une fois, franchi la porte d’un parti d’opposition ou manifesté sur la place de l’Université). Pour le reste, la Securitate surveille ou provoque ceux à qui le Front avait fait appel, pour sa crédibilité, aux premiers jours de la Révolution. Le téléphone d’Ana Blandiana, célèbre pour ses poèmes raillant Ceausescu, est fréquemment coupé. Dans le village où elle dispose d’une petite maison de campagne, la population a été montée contre elle au point qu’elle n’ose y retourner…

Pour le reste, la Securitate se tient en retrait. Aussi longtemps qu’Iliescu et son gouvernement se chargeront des basses besognes, pourquoi se mettrait-elle en lumière ?

Bucarest, 1991

 

 

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