L’enfant et la guerre

De toute sa vie pourtant mouvementée, c’est sans doute l’instant qui a marqué Raoul au plus profond et pour toujours. Il avait cinq ans et jouait dans une flaque du chemin lorsque monta au loin un chant venu d’ailleurs. La troupe avançait au pas cadencé, précédée par un officier allemand à cheval. Apeuré et temblant, le gamin n’avait même pas songé à s’écarter. L’officier sauta de cheval et s’approcha. Raoul venait de rencontrer son deuxième papa, père Noël à jamais disparu lorsque les troupes allemandes furent envoyées sur le front de l’est.

Que de fois avons nous parlé de ce moment ? Pourquoi, malgré sa promesse, ce papa allemand n’avait-il jamais donné de nouvelles. Tombé à la guerre, sans doute….

Dans le bouquin que j’ai aidé Raoul à mettre en forme, Dieu est un grand jaguar, un chapitre entier est consacré à cet instant d’éternité. Le voici…

Raoul Lélias

Raoul est sans doute le personnage le plus surprenant, le plus touchant, le plus inoubliable qu’il m’ait été donné de connaître. C’est en Bretagne, « sa » Bretagne, que nous nous sommes rencontrés au millénaire dernier, dans l’invraisemblable maison que le musicien Georges van Parys avait fait bâtir face à l’Amérique. Médecin généraliste comme l’avait été son père, Raoul s’occupait de ses patients avec tendresse, attention et une pointe d’ironie.

Il en avait tant vu, tant vécu, avant de s’installer avec Martine, enlevée d’un pensionnat et épousée d’évidence, à Audierne sur le quai Anatole-France. Il avait bourlingué aux quatre coins du monde, plongé à Mururoa, escaladé le Perrito Moreno, embarqué en mer Rouge. Voilà quelques années, je rêvais de repartir avec lui entre quelques îles du Pacifique mais les années, les siennes et les miennes, nous en avaient dissuadés.

Dans son port d’attache, avec l’ami Pierre et quelques autres, nous avions organisé des soirées mémorables, mis en place une exposition facétieuse et imaginaire dans laquelle nous avions exposé au regard surpris de ses proches les œuvres éphémères et inoubliables de l’artiste en chef.

Avec lui, je m’étais attaché à compiler ses textes pour en tirer un bouquin réservé à ses seuls amis, à numériser et restaurer ses milliers de diapositives. Que de nuits nous avons passées, ensemble en Bretagne ou à distance devant nos ordinateurs respectifs, à refaire le monde, son monde !

La vie, c’est comme une dent, écrivait Boris Vian. Pour qu’on soit vraiment guéri, il faut vous l’arracher. Ce fut ce matin, un peu après le lever du jour. Pour moi et pour nous tous, ses amis, la Bretagne aura désormais un méchant arrière-goût de souvenances inachevées.

Alex Décotte, 2 juin 2026