Cette fois, c’est la rupture. Et, du même coup, l’inquiétude. Hier, la cinquième négociation entre guérilleros et gouvernements s’est terminée abruptement. A Bogota, elle était considérée comme celle de la dernière chance mais il est encore bien difficile de savoir si, en 92 minutes d’entretien, l’un de l’autre des protagonistes a laissé passer la sienne.
Archives de l’auteur : Alex Décotte
Des taureaux et des hommes
L’homme camarguais se cache. Sous son chapeau, dans son mas, au fin fond des marécages et des roselières. Et son salut, comme dans les vraies chasses à l’homme, réside dans sa faculté de se confondre avec le paysage, de fuir les routes et de rabrouer le visiteur.
Le voyage des contemporains
Aéroport de Bangkok, 10 heures du soir.
Dans un peu plus d’une demi-heure, le charter hebdomadaire pour la Suisse décollera. Chaque semaine, il amène ici une fournée de touristes venus de Zurich, de l’Oberland bernois, des rives du lac Léman.
Le hasard a voulu que je me trouve dans l’avion qui, voilà sept jours, amenait en Thaïlande le groupe qui repart ce soir. Tous des Vaudois, la cinquantaine bien sonnée. Des contemporains, comme on dit. Hommes, uniquement. Dans l’avion, ça sentait le cigare refroidi, la naphtaline des costumes ressortis du fond de l’armoire pour l’occasion, et aussi la terre et l’écurie.
Trois heures après l’envol de Genève, ils s’étaient tous, ou presque, endormis, assommés par une journée de préparatifs, l’émotion du décollage et les rasades de vin qu’offre la compagnie à ses passagers. Les trognes étaient rouges, le souffle un peu rauque, mais la cravate tenait encore ferme à l’échancrure d’un col impeccable.
Ils furent réveillés par l’hôtesse apportant les petits déjeuners, on devait survoler l’Inde ou le Pakistan, leur sommeil avait donné le tour, ils ne pensaient plus au Gros de Vaud, ils vivaient dans l’attente des merveilles de la Thaïlande. J’ai discuté avec certains d’entre eux. Ils me racontaient déjà les temples bouddhistes, multicolores, gracieux, gais, comme s’ils y avaient passé une bonne partie de leur vie. D’autres fourbissaient leur petit instamatic, nettoyaient l’objectif d’un revers de cravate a presque affectueux. Bref, ils étaient prêts pour la découverte de l’ex-royaume du Siam. Leurs femmes, restées à la maison, pouvaient être tranquilles, ils partaient du bon pied, leurs intentions étaient pures, pas un musée, pas un monument ne leur échapperait. Une semaine, c’est peu, mais ils en tireraient le maximum.
Et les revoilà ce soir à l’aéroport, sept jours après leur arrivée en terre thaïlandaise. Sept jours ou plutôt sept nuits car ils n’ont pas du beaucoup voir le jour. Ils sont pâles, défaits. Il y a longtemps que leurs cravates ont rejoint un fond de poche de leur costume défraîchi, à moins qu’elles soient restées sur le dossier de chaise ou la tablette d’un lavabo, dans une alcôve inavouable. Ils ont tous, ou presque, d’énormes cernes sous les yeux, certains errent dans les échoppes du secteur hors taxe en attendant le départ, d’autres sont affalés de tout leur long sur les banquettes de moleskine. Le souffle est moins rauque qu’à l’aller, mais plus court. Pas d’alcool, mais une fatigue incommensurable.
Tout à l’heure, juste avant le contrôle des passeports, j’avais entrevu l’un d’entre eux recevoir les derniers baisers, les dernières caresses lascives, d’une gamine à longs cheveux noirs, à peine vêtue d’une sorte de pagne, et qui se hissait sur la pointe des pieds pour que sa bouche arrive à la hauteur du visage de notre bon gros Vaudois tout fripé, tandis que ses mains , elles, s’insinuaient entre la veste et la chemise moite, pour une dernière flatterie ou à la recherche d’un dernier billet.
Et je les imagine, ces fiers contemporains, le premier soir, après la visite du marché flottant, se disant les uns aux autres: – Allez, bonsoir, je vais me coucher, je sois crevé, à demain matin, on ira visiter les temples, et se retrouvant une heure plus tard, par le plus grand des hasards, à contempler les filles exposées, presque nues, derrière la vitre panoramique d’un immense salon de massage. Je les imagine, tentant de dire, en anglais, le numéro de celle sur qui ils ont jeté leur dévolu. Je les imagine entrant dans la petite cellule tout juste équipée d’un lit étroit et d’une large baignoire, se répétant encore, une dernière fois qu’ils ne sont venus là que pour se décontracter les muscles du dos, crispés par un si long voyage, puis succombant peu à peu aux caresses de la fille, se laissant savonner, frotter, par elles, les laissant lover leurs petits corps centre leur bedaine, se prenant à esquisser, eux aussi, un geste timide, n’en pouvant plus d’attendre que la main experte se rapproche de ce point si sensible que des lustres de morale, d’alcool, de conformisme, de mariage, leur avaient presque appris à oublier.
Je les imagine découvrant en un éclair ce plaisir qu’ils n’avaient jamais vraiment connu auparavant, je les imagine se rhabillant, et sortant de là en se jurant que ce n’était qu’une fois, pour connaître car on ne peut tout de même pas venir à Bangkok sans faire un saut dans un salon de massage. Je les imagine vaseux, le lendemain matin, visitant les temples mais, dès la nuit tombée, à nouveau tout guillerets à l’idée de retourner dans le salon de la veille, pour retrouver la même gamine, on est fidèle ou on ne l’est pas.
Et je les vois là, à l’aéroport, achetant en catastrophe quelques souvenirs de pacotille pour montrer, à leur retour chez eux, qu’ils ne sont pas passés, mais alors pas du tout, à côté des mille et une merveilles de Thaïlande.
L’horizon de Kim
Le seul à n’être pas khmer rouge s’appelle Kim. C’est du moins le nom qu’il a donné en arrivant à Kamput. Il a été envoyé, comme travailleur prisonnier, dans les forêts du Cambodge, lorsqu’il est rentré d’Europe après un stage de mécanique agricole. S’il est encore vivant, c’est pure chance.
Mariage à la mode khmer
Tang et Maï vont s’installer sur deux chaises bancales, au centre du cercle, la foule s’asseoit en tailleur, ou reste debout, et celui qui est un peu le chef du village, un instituteur sec et maigre, cinquante ans, cheveux en brosse, entame une longue et gracieuse danse, virevolte autour des mariés. On lui a passé une écuelle et des ciseaux, il coupe, en douceur une mèche de Maï, qui tombe dans l’écuelle.
Une orange pour le grand voyage
Itchi-Ban-Tchikaï-Yama‑noté-cen-no-eiki-é-itté. Kurasaï! Voilà ce que je devrai lire, tout à l’heure, avec beaucoup de conviction, au chauffeur de taxi que j’ai fait demander par la réception de l’hôtel. Si je me fais comprendre, la voiture me déposera sur le passage du Train Vert.
Magdalena
Le 4 février 1976, un tremblement de terre de 7,5 sur l’échelle de Richter dévastait Guatemala City et tout le pays. 23.000 morts, 60.000 blessés graves, plus d’un million de sans abri. Ce fut la panique, puis la désolation. A Magdalena, petit village situé à une centaine de kilomètres de Guatemala City, aussi.
Avez-vous pensé à ramoner la planète ?
Le premier à saluer mon retour fut le ramoneur. Jean Petitjean pour les intimes. Non qu’il me voue un culte particulier, mais parce qu’à son avis il était grand temps de décrasser la cheminée. Ces retrouvailles étaient de bon augure. Un porte-bonheur à domicile. Je lui ai dit que je l’appellerais dès que j’aurais un moment. Un mois plus tard, je ne lui ai toujours pas fait signe. La cheminée s’engorge. Et je reprends l’avion dans moins d’une heure.
De Houston à Willys
A l’aéroport déjà, on se croirait dans un western. Des géants style John Wayne arborent le chapeau clair à large bord et se déhanchent lentement pour aller accueillir leurs hôtes, blancs-becs cravatés venus de la ville, c’est-à-dire de New-York. Le Texan, aux Etats-Unis, est un être à part.
Vive la peur !
Je me demande parfois si le gros de la clientèle des voyages organisés n’est pas fait de gens qui veulent, avant tout, bénéficier du voyage sans éprouver son inévitable corollaire, la peur.
Vous me direz, ce n’est pas parce qu’on se déplace à quarante dans un autobus plutôt que tout seul dans une charrette d’occasion, que le danger est forcément absent. Le danger d’accord. Mais la peur ? Lorsqu’on voyage en groupe, on est rassuré par la présence des autres. L’attention est retenue, accaparée, par des faits secondaires, artificiels. Les pitreries du guide, le jeu de jass, en pleine jungle amazonienne, avec le contemporain d’Eclépens. Ou simplement le déhanchement allusif d’un paréo plus folklorique que nature. Bref, le voyageur groupie n’a pas le temps d’observer, au-delà de son itinéraire tout tracé, les innombrables événements qui, s’il pouvait les capter et s’il était seul pour les évaluer, les soupeser, les ressentir et les remâcher, finiraient par distiller en lui, à tort ou à raison, ce fiel insidieux qui, peu à peu, ankylose les muscles, glace la nuque et désarticule la pensée, la peur.
Pour moi, qui ai toujours préféré voyager seul, la peur fait partie du décor. Non que je la recherche, je ne suis pas masochiste. Ni que je m’expose insolemment au danger, je ne suis pas suicidaire. Mais, avec le recul, il me semble que les instants de peur, peut-être parce qu’ils obligent à déployer, à décupler la perception. Simplement parce qu’ils restent mieux gravés dans la mémoire, même s’ils sont limités dans le temps et l’espace. Qu’ils sont comme les radiographies instinctives d’un pays.
Bizarrement, j’aurais davantage envie de retourner dans un pays où j’ai éprouvé la peur que dans un autre où, à aucun moment, ce piment essentiel de la perception ne s’est ajouté au plat fade du tourisme. Bref, de même qu’un pays peut se résumer à un visage, à une odeur, à un bruissement, il me semble qu’il peut être tout entier circonscrit par une peur.