Pendant plus de quinze ans, de 1969 à 1985, les familles ne purent se parler (par gestes) que de part et d’autre d’une double clôture de treillis et de barbelés. Tout passage était interdit, dans un sens comme dans l’autre. Et pourtant, nous n’étions ni à Berlin, ni à la frontière des deux Corée, ni même entre Mexique et Etats-Unis. Non, cela se passait à l’extrême sud de l’Europe occidentale, entre l’Espagne de Franco et le territoire britannique de Gibraltar.
Archives de l’auteur : Alex Décotte
Nuoc mam
Je ne sais pas si vous avez jamais assaisonné un riz ou un plat asiatique avec du nuoc mam, cet extrait de poisson dont quelques gouttes suffisent pour empoissonner – sans empoisonner – toute une marmite.
Moi, le nuoc mam, j’adorais ça mais, depuis que j’ai passé dix minutes dans le petit port de Laem Singh, quelques maisons de pêcheurs et quelques barques au bord du golfe du Siam, je sais que je n’en utiliserai plus jamais.
Neptune sorti des eaux
L’oeil est gris porcelaine, indistinctement. La pupille comme le reste. Un gris soutenu, parcouru de moirures vertes ou brunes suivant que le regard se dirige vers l’eau ou vers la falaise. Les paupières, elles aussi, sont grises. Mais mates. Pas de cils. Du moins pas apparents. Ou peut-être sont-ils gris, eux aussi ? Du même gris que les yeux ?
Alcools
Les frères Masson se sont levés avant le jour. Un grand bol de café noir dans la cuisine aux murs sans âge, où s’entassent, sculptures modernes, les casseroles et reliefs de repas hâtivement pris. Puis l’aîné des deux vieux garçons s’est dirigé vers l’étable – la traite, ça n’attend pas – tandis que le puîné, tout de bleu grisaille, s’engouffrait dans la voiture qui, lui permettrait après un chemin de quelques lieues de rejoindre la « machine ».
Zorba et Alexandre
Il a la gueule de Zorba le Grec. Le cheveu ébène mâtiné de quelques reflets de sel, les boucles en bataille. Une barbe d’une bonne semaine envahit le creux arrogant de ses joues. L’oeil est fin, en amande, à peine ouvert mais la pupille est brillante, lumineuse même, et ressort d’autant plus que les cernes d’une nuit mal révolue mettent mieux en valeur le blanc provoquant qui les entoure. Le nez est droit, dur à l’échancrure des paupières, plus souple au-dessus des narines ovales où guettent quelques poils incongrus.
Monica
Monica vient de mourir. Elle restera sans doute la plus belle personne qu’il nous ait jamais été donné de connaître.
Janvier 1990. La révolution vient de frapper à la porte du long et froid hiver roumain. A bord de nos trois camionnettes, nous formons un petit groupe de Ferneysiens qui se hâte vers une bourgade encore inconnue, Stremt. C’est le village qui nous a été désigné l’année précédente, alors que Ceausescu tenait encore le haut du pavé, par OVR (Opération Villages Roumains). Notre mission initiale : le protéger de la « systématisation » voulue par le Conducator. Quelques lettres adressées au maire de l’époque pour l’assurer de notre lointain soutien. Sans réponse parce que jamais reçues.
La Drôme comme une braise
Belle lurette que je n’étais plus revenu dans la Drôme. J’avais tort. Elle restait en moi comme une braise si douce et si tenace qu’il me semblait inutile de la raviver. Peut-être aurait-elle fini par s’éteindre tout à fait si le hasard ne m’avait invité à y souffler à nouveau pendant quelques jours…
Rendez-nous le Creux-de-Genthod
Sur la rive nord du Petit Lac, entre Genève et Versoix, le Creux-de-Genthod est (était?) sans doute un des plus beaux lieux du rivage lémanique. Loin de la circulation, enchâssé dans une minuscule anse, piétons à l’abri du cagnard et navigateurs à celui de la bise. Avec la chaleur humaine en cadeau.
Enfant, j’y venais avec mon père. Après une émoustillante partie de pêche, nous y dégustions parfois d’excellents filets de perches, spécialité alors populaire et bon marché : n’avons-nous pas failli boycotter l’établissement lorsque leur prix est soudain passé de 4,50 à 5,50 francs ?
Les années d’horreur
L’ancien général Jorge Videla est décédé, vendredi matin, de mort naturelle. En 1977, j’avais voyagé en Argentine, la peur au ventre, à la recherche infructueuse d’une de ses innombrables victimes. Piètre revanche, je me suis ensuite trouvé, en 1985, dans la salle d’audience où la Démocratie, à peine ressuscitée, l’a condamné à la prison à perpétuité…
Easyjet, bétaillère et tiroir-caisse
Easyjet a peut-être atteint le seuil où, malgré des prix apparemment attractifs, les passagers vont progressivement revenir à des compagnies traditionnelles.




